Le Périgord de mon enfance

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Le Périgord de mon enfance lors des premières années des Trente Glorieuses

   

Dans les années 1950, une jeune Parisienne n’attendait qu’une chose : la cloche de l’école annonçant les grandes vacances. Quelle aubaine ! La petite valise faite et c’était le départ en gare d’Austerlitz pour le Périgord. En wagon de 3eme classe, assise sur des banquettes en bois, je regardais pendant de longues heures se dérouler le paysage jusqu’à Coutras. Puis, un autorail appelé « micheline » prenait le relais pour m’emmener en gare de Mussidan.Quel bonheur de retrouver ma grand-mère et son âne. A l’époque, rares étaient les voitures. Quel plaisir de grimper dans la carriole, s’asseoir sur la banquette en bois, mais pour cette occasion recouverte d’un coussin en moleskine vert, puis partir au trot pour la maison familiale de Saint-Louis-en-l’Isle.

    Celle-ci comportait une grande cuisine avec une longue table au centre. Dans la cheminée immense trônait une marmite et deux bancs de chaque côté de l’âtre. Une petite fenêtre éclairait un évier en pierre où reposaient un seau et son godet. L’eau était précieuse, il ne fallait pas la gaspiller car on devait aller la chercher au puits. Ce dernier se trouvait  dans le jardin et était mitoyen avec le voisin. Le godet rempli d’eau, posé en équilibre sur le bord du sceau, permettait de se laver les mains, mais aussi de boire à la régalade sans toucher le bec du godet. La lumière rentrait uniquement dans la cuisine par la porte et cette petite ouverture.

    Certains matins de la semaine, la boulangère avec son cheval nous portait le pain et à ma grande surprise notre voisine payait avec une talle, planchette dans laquelle la boulangère faisait une encoche pour chaque achat de pain ; cela permettait de tenir les comptes sans versement d’argent immédiat. Une fois par semaine, sur la place de l’église ou de la mairie, s’arrêtaient le camion du boucher, du poissonnier mais aussi celui de l’épicier, lieux de rendez- vous des habitants pour papoter en évoquant les dernières nouvelles.

      Le mercredi, jour du marché à Périgueux, lorsque ma grand-mère avait des légumes, des poulets ou lapins à vendre, nous partions avec le car « des marchés ». Il s’arrêtait à Sourzac, les paniers étaient placés sur la galerie du toit puis en route pour la grande ville. Arrivés à la gare routière, en bas de la place Francheville, munis de nos marchandises nous partions pour la place de la Clautre ; là, nous trouvions de nombreux paysans qui venaient vendre leurs produits. A la fin du marché, après un passage à la cathédrale Saint-Front, nous allions systématiquement à « Monoprix » faire quelques achats. Si la recette était bonne, j’avais droit d’accompagner ma grand-mère  aux « Dames de France » où elle souhaitait acheter du tissu pour une future blouse ou tablier, toujours de couleur noire, parfois avec des pois blancs ou mauves. A cette époque, de nombreuses veuves de guerre, comme elle, portaient toute leur vie, le noir en signe de deuil.

     Le samedi, c’était le marché à Mussidan et bien entendu notre âne nous y conduisait. En arrivant à l’entrée de la ville, l’âne et la carriole étaient parqués dans une grange, moyennant quelques « sous ». La halle accueillait tous les paysans qui souhaitaient vendre leurs produits ; ils installaient leurs paniers sur les bancs placés devant eux. Dans un brouhaha où se mêlaient le français et le patois (l’occitan) tout le monde s’apostrophait joyeusement pour s’enquérir du prix des marchandises mais aussi pour avoir des nouvelles des uns et des autres. L’ambiance était bon enfant.

Les foins au château de Fayolle (photo sur plaque de verre, coll. SHAP)

     J’ai encore quelques souvenirs émus de mes travaux dans les champs, notamment au moment des fenaisons ; je servais de petite main. Le foin chargé dans la charrette - à cette époque il n’était pas bottelé mais en vrac - je passais le râteau-faneur en bois et faisais des petits tas car il ne fallait surtout rien perdre. En juillet, j’allais ramasser les pommes Saint-Jean dans les vignes tandis que « mémé » sarclait. Le moment le plus festif était la période des moissons ; cela se passait à la ferme de ma grande-tante. La batteuse trônait dans la cour et tous les voisins venaient donner un coup de main. Très souvent il faisait chaud et j’avais mission de leur apporter de l’eau. Il y avait beaucoup de bruit, de poussière et interdiction de m’approcher de la « machine infernale ». Puis, c’était le repas festif pour nourrir tout ce monde, avec la soupe, les pâtés, le civet de lapin, le poulet, les traditionnelles pommes de terre et la salade, et pour terminer  le clafoutis aux cerises.

       Puis, c’était le temps de l’arrachage des pommes de terre ; lorsque l’âne avait accompli sa mission, avec mon petit panier je devais ramasser les plus petites. Souvent, en soirée, j’emmenais les oies dans le chemin de la rivière pour qu’elles puissent manger l’herbe. Bien entendu il m’arrivait de m’amuser avec mes copains et les oies en profitaient  pour s’envoler de l’autre côté de la rivière. Ma grand-mère allait les récupérer avec l’âne et, dès son retour, la punition tombait.

      Lorsque nous étions dans les terres et que sonnaient les douze coups de midi au clocher de l’église de Sourzac, c’était le signal d’un retour à la maison. « Mémé » alors me chantait :

« Midi, qui l’a dit, la souris,

Que fait-elle ? de la dentelle,

Pour qui ? Pour les dames de Paris. »


Huguette Bonnefond (texte paru dans Mémoire vivante n° 75 d'août 2026)